20 mai 2011
Chapitre 54.
"Hémorragie oculaire"
Le temps a viré à l'orage et par la fenêtre ouverte entraient mes illusions perdues, fouettant mon visage.
Ils étaient gris et sentaient le goudron mouillé les vieux morceaux de vie.
Accrochés là, insensés, les souvenirs brûlants s'élançaient pour m'atterrir en pleine gueule.
Une fois de plus arracher les pages et détruire les photos ne servirait à rien. Je le fis quand même, les images sont particulièrement indécentes quand fourbes, elles changent de sens.
15 février 2011
Chapitre 53.
Mon amour, mon doux, mon tendre, mon merveilleux amour.
Le soleil, lunatique, perdait peu à peu face aux bans de nuages obscurs et mouvants. La lumière changeante jouait un clair obscur troublant qui nous laissait là hors du temps. Sur le toit-terrasse des cinq étages, le linge des voisins dansait au vent et produisait en décalé un ballet fugace d'ombres. Nous étions seuls au monde sous la trame des fils à linges nus. Le bruit de la rue au loin, un peu dissout par le vent, devait seulement nous rappeler qu'il y avait eu un monde, et que nous y avions échappé par chance, l'espace d'un instant, l'espace de mes cheveux clairs dans le vent balayant les tiens, courts et noirs.
La chaleur de ta peau halée irradiait ma bouche, mon cou, mon ventre et bientôt tout mon corps. Je nous désirai nus, si bien que peu à peu, les couches de vêtements disparurent et je parvins à t'imaginer, te sentir tout contre moi. Je sus alors que ceci resterait une petite éternité, une image ou une odeur coulant dans mes veines gonflées.
22 novembre 2010
Chapitre 52.
"Écris-moi, toi, une fois"
Qu'ils me coûtaient ces mots là, ces mots pour lui, pour essayer une fois de plus d'en finir, espérant faire quelque chose de beau avec toute sa pourriture. J'ignorais toujours si j'y parviendrais, le doute ne me quittait pas et je restais muette des jours durant, incapable d'avancer dans le texte, peur panique de me mettre au clavier. Les phrases me hantaient dans leur absence, et j'allais un peu préoccupée.
Il pleuvait, alors je suis restée dans son lit, abrutie de fatigue. Elle était loin d'être gagnée la confiance en le sexe fort mais il était si facile de faire l'amour. Tellement plus facile que d'écrire avec les tripes, et puis la langue andalouse était si belle.
23 octobre 2010
Chapitre 51.
Le vernis à ongles s'effrite
Comme il faisait bon, je suis allée voir le soleil tomber sur le Guadalquivir. Les reflets croissaient jusqu'à disparaitre sur l'eau calme. L'horizon se redessinait sous les lumières fluctuantes. Lorsqu'elles devinrent toutes électriques jusqu'à la dernière, je regagnai la ville qui s'animait en même temps que la semaine mourrait. Les dimanches soirs ont ce goût spécial, un peu étrange, partout où j'ai arpenté. J'ignore pourquoi, malgré les vingt six degrés, j'ai senti l'hiver me frôler ce soir là. Je lisais ma solitude dans les familles et les groupes riant bruyamment, je pouvais presque voir le froid et la pluie dans la lumière jaune des réverbères et je ressentais toute l'épaisseur du temps à l'accélération de la course solaire, propre à ces heures du jour.
11 octobre 2010
Chapitre 50.
Solea,
Les yeux m'en piquent.
Le soleil a blondi mes cheveux abandonnés au vent, enfin libres. J'ai laissé vagabonder mon être avide d'ailleurs, de chaleur, de l'air du bout du monde, de l'odeur du poisson frit, de l'odeur de la cigarette sur les doigts, du frissonnement de la peau à la lumière qui décroit le soir. Et puis une nuit, il a fallu s'endormir seule, dans un petit recoin du continent, et chasser l'infâme pour trouver le repos. Une fumée qui dansait, menaçante et insistante refusait de s'évaporer par la fenêtre grande ouverte. Combien de temps encore ?
Plus tard, le ciel a viré à l'orage. Une pluie chaude et violente me transperça de sa réalité. Non, l'été ne durera pas toujours. Désormais les miens étaient bien loin, et j'allais seule par la ville, recherche frénétique de je ne sais quel mystère fascinant, pendant que tout sombrait tranquillement là bas. Une fois de plus qu'aurais-je pu faire, sinon contempler le naufrage annoncé depuis si longtemps.

03 octobre 2010
Chapitre 49.
Tu ne le mérites pas.
La plage était d'un gris sombre qui semblait creuser l'étendue. Nous nous sommes allongés entre friches industrielles et palmiers, sous la brise du bout du continent. Là, l'Europe finissait bien humblement. Seuls quelques promeneurs ponctuels et un cargo immobile venaient perturber l'infinie et paisible ligne horizontale.
Il s'est endormi, le dos réchauffé par le soleil de septembre. La rancœur m'a reprise à ce moment là, sournoisement. Je pouvais bien partir au bout du monde si je voulais, quelle naïveté de croire qu'on pouvait tout laisser en terre maternelle. Un petit instant de solitude a suffi. Et puis le lointain, ça m'avait toujours fait penser. Mais cet étranglement propagé dans la poitrine devait être plus doux, l'éloignement le rendait soudain très supportable, comme une seconde nature.
Puis j'ai eu froid pour la première fois en plus de quinze jours, j'ai enfilé ma robe sur mon corps salé pour m'abandonner dans un sommeil bercé de mélancolie.
16 août 2010
Chapitre 48.
"On dirait le Sud"
Un rayon de soleil a brûlé la corde à linge. Les draps et les habits propres, séchés sous le mistral, se mirent à danser un tragique ballet. A l'abri d'une ombre noire bien dessinée, nous avons regardé le massacre, feignant l'impuissance, incapables de tenir la promesse d'un meilleur lendemain.
Que pouvais-je dire ? Finalement, moi, désirée seconde et appelée à être un rempart contre la solitude menaçante, je n'étais encore qu'un misérable château de sable, trop occupé à se ronger sous l'assaut des vagues.
On avait tout laissé s'étioler comme les torchons en éponge de la cuisine, vieux de plus de trente ans. La guerre n'avait fait qu'une bouchée du bonheur, et pour ne laisser derrière elle qu'un no man's land d'incompréhension. Comme toujours, la débâcle qui s'en était suivie avait laissé fuir dans la nature les coupables.
15 juillet 2010
Chapitre 47.
"J'avais dessiné..."
La nuit noire était illuminée. Les fusées et les détonations se transformèrent en de paisibles points et guirlandes éclairant les danseurs et les badauds sur la place. Nous marchâmes au hasard des rues longtemps, et nos pas nous menèrent loin du bruit et de la foule. Cachés sous l'épais feuillage d'un marronnier, nous avons laissé passé les heures, en arrivant presque à tout oublier.
Et puis, malgré la fatigue piquante aux yeux et aux jambes, la nuit nous a repoussés vers la place. Ce qu'elle était grande la place. Elle l'avait toujours été, et d'ailleurs je la connaissais bien, pourtant cette nuit là semblait vouloir la dilater à l'extrême. Profondeur de champ.
La sono hurlait un slow de Christophe, tandis que l'écho venait violemment heurter la façade du palais et mourrait sans cesse là, à nos pieds, essayant vainement de glisser au dehors de la place close. L'air hagard, nous nous avançâmes en direction de la scène, pour stopper net à l'orée de la foule compacte. Qu'est ce qu'on pouvait bien faire. On a bien vite compris qu'il nous faudrait un peu plus de temps, alors on s'est encore assis en retrait. Deux ou trois chansons toutes aussi mièvres les unes que les autres sont passées, sans qu'on ne se parle vraiment. Jusqu'à ce que le clou de la soirée arrive, le chanteur vedette. Alors, d'un pas vif mais pas pressé, on est allés s'y balancer dans la gueule de la foule. Une fois dedans, elle avait l'air moins terrible. A un moment, la liesse la prit, et je ne parvins plus à distinguer le cri de la masse et le sifflement des enceintes. Mes yeux se mouillèrent. Je continuai à danser machinalement, et mon corps sonnait creux. Les larmes roulaient sur mes joues.
08 juillet 2010
Chapitre 46.
On est bien peu de choses.
Je rentrai à pied. Une généreuse demi heure à longer les commerces endormis en plein milieu de la nuit, je lui devais bien ça à la rue de Belleville. Ingrate, elle s'en fichait bien que mes pas foulent un autre sol.
Qu'il est difficile à écrire celui là, dans la pâleur morbide de la nuit aux cartons et murs pelés. Cette fois-ci c'était évident, mis crument à nu : l'insignifiante fragilité en chaque chose venait violemment crever les yeux. Mais j'étais bel bien résolue à désobéir et ne rien oublier. S'appesantir continuellement de souvenirs, voila ce qui guettait ma caboche. Un jour tout ça viendrait forcément former une masse trop lourde et intrusive. Absurde poids du néant.
22 juin 2010
Chapitre 45.
Lloraba la niña.
Que trouverais-je à dire ? L'été ne voulait pas arriver. Nous allions tous partir. Tout parlait d'attente, de péremption, de fin et de petite mort latente. - A quoi tu penses ?
Le reflet me guettait dans le miroir, de son œil impitoyable. Le passé et l'avenir tiraient chacun sur un bras, féroces et obstinés. J'aurais eu envie de l'aimer terriblement.
La porte des lilas a continué à vivre, battement incessant derrière la porte. Trottoir en chantier, nous contournions les éventrations du bitume. - A quoi tu penses ? La nuit est tombée, mais ça n'a rien changé. L'agitation extérieure a rebondi contre le désordre intérieur en un bruit sourd. -A quoi tu penses putain ?

